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L'homme de la Vraie et Juste
Mesure dans la Communication

par Pierre Restany

Hossein Zenderoudi est l'homme de la mesure dans la communication. Cette mesure est conditionnée par la mémoire, facteur essentiel de la distance que l'artiste maintient dans sa création par rapport aux éléments sémantiques et formels de son langage. Cette mémoire globalisante, c'est celle de la continuité de l'Islam Chiite mais aussi celle de 2500 ans d'antiquité persane dominée par la figure du réformateur Mazdéen Zoroastre. Né en 1937 à Téhéran, Zenderoudi est très tôt attiré par l'écriture. L'écriture, support de la communication, est aussi le dépôt du sacré ou plus exactement de sa trace. Dans l'éternelle lutte entre le bien et le mal, le sacré manifeste sa présence en nous rappelant à l'ordre des deux options essentielles de vérité et de justice : l'art qui s'y réfère nous propose la trace du bien. La trace et non le tracé : cette distinction, l'intuition fondamentale de l'artiste, est à la base de la guidance intérieure qui régit l'entier développement de l'oeuvre. La calligraphie arabe offre un inépuisable réservoir de signes, de points, de lettres et de chiffres à partir desquels il est possible de reconstituer la trace de l'être dans la vie réelle.

Zenderoudi n'est encore qu'un élève de l'école des beaux-arts de sa ville natale quand il jette les bases en 1960 d'un mouvement pictural qui rénove l'esprit de l'écriture gestuelle orientale : l'école Sagha Khaneh, qui tire son nom des haltes-fontaines décorées d'enluminures populaires ou de versets du Coran où le passant peut se désaltérer, confère à l'écrit les accents sacralisants d'une magie existentielle au quotidien. Lauréat de la Biennale de Paris l'année suivante, il s'installe à Paris en 1961 et il y développe un style graphique d'une puissante originalité qui s'inscrit à grand éclat dans l'espace mouvant de l'abstraction lyrique de l'époque, à mi-chemin entre la gestualité libre de l'Informel et la dialectique signifiant-signifié du Lettrisme.

Zenderoudi arrive à Paris à la fin de l'engouement généralisé pour la calligraphie gestuelle. Il vérifie sur place les limites signifiantes du tracé dans l'écriture et renforce son intuition fondamentale de la distanciation graphique par la trace. La trace immédiate du signe est son empreinte : à chaque période de son travail l'artiste aura recours à l'estampage. On en trouve la trace dans les premières compositions de l'école Sagha Khaneh, des années 58-60 sur des papiers krafts huilés ou des linges de coton, où les tampons figurent des cadenas votifs. Leur composition répétitive et accumulative se retrouvera tout au long des années 90, et notamment dans la série des villes ou celle de la Vierge de Constantinople.

A partir de 1999 et durant ces deux dernières années Zenderoudi a substitué le cliché photographique à l'estampage du signe ou de l'image. Les vues de paysages iraniens émergent de vastes champs colorés animés par de larges touches de peinture vibrante. Nous sommes arrivés au point extrême de la continuité de la trame structurelle de la trace de l'écriture chez Zenderoudi : l'évocation fugitive de la réalité dans le flux pictural de la communication globale. L'artiste a su prendre en 1961 ses distances vis à vis du conformisme gestuel de l'abstraction lyrique en développant la technique du langage quantitatif de l'estampage répétitif, qui est celui d'Arman à ses débuts dans "les Cachets (1955-58). En 1999 il a recours à une autre technique du langage quantitatif, celle du report photographique.

Ce type de constat revêt une importance capitale si l'on veut juger de la dimension actuelle d'une oeuvre fondée sur la tradition spirituelle liée à une écriture sainte et donc vouée à une certaine continuité référentielle, mais dominée par une "guidance intérieure", celle d'un impératif de communication globale.

L'impératif de communication globale implique deux objectifs dans la réception du message par le public : la transmission sémantique et l'adhésion spirituelle. Les deux clés de lecture sont indissociablement soudées dans l'esprit de leur auteur : "Les hommes de par le monde sont identiques et tous peuvent lire mon oeuvre. Ce qui importe est la mise en accord de celui qui a créé et de celui qui regarde". Ce double objectif nous donne la vraie mesure de l'acte créateur chez Zenderoudi, de la souplesse et de l'adaptabilité du climat de réalisme spirituel qui entoure l'oeuvre. C'est la leçon d'humanisme profond qu'il a tiré de sa culture coranique et de l'enseignement du théologien Ostad Elahi : l'âme est objet de connaissance, ce qui implique le dépassement de toute dichotomie entre matière et esprit, rationalisme et spiritualité. Ce n'est pas pour rien que l'artiste a illustré le Coran et enluminé "Traces de vérité" d'Ostad Elahi, qui figurent au premier rang de ses importantes contributions à la bibliophilie de la haute spiritualité.

La souplesse dans la transmission du message a permis à Zenderoudi à plusieurs reprises dans sa carrière de se démarquer d'une situation culturelle et d'en assurer l'actualité de façon originale et spécifique. Après Sagha Khaneh, ce fut l'Informel et le Lettrisme parisiens. Fidèle à sa stratégie de distanciation vis à vis de la calligraphie, Zenderoudi privilégie la trace par rapport au tracé de l'écriture : privilégier la trace par rapport au tracé, c'est détourner le signe pour mieux se l'approprier.

Lorsque Zenderoudi introduit l'image estampée de l'Ange ou de la Vierge de Constantinople dans son oeuvre, il demeure fidèle à son impératif de communication : il nous présente la trace de l'icône dans le flux global de l'information, et elle y transmet très bien son message de spiritualité transcendantale. Dans le panorama de la culture globale tout le monde trouve sa place : le sceau de la Vierge comme le label de Jésus ou le logo de Coca Cola. L'accord avec le coeur du public se produit toujours au juste niveau de l'affectivité de chaque regardeur. Le réalisme spirituel de Zenderoudi lui fait croire à la vérité et à la justice de l'espace de la communication : l'âme est aussi bien à l'aise dans le tissu dense de la trame calligraphique que dans l'éther immatériel du flux médiatique ou sur l'écran évanescent et fugace du moniteur de télévision. Oui, mon cher Hossein, vous m'avez convaincu : je retrouve la même "chaleur du lointain" dans une toile d'estampage avec médium mixte de 1994 que dans un report photographique colorié du désert d'Iran de 2001. Une autre toile de 1994 était intitulée "Lumineux instants" : j'en attends maintenant de nombreux autres, de ces lumineux instants, dans le style photomécanique qu'Andy Warhol a mis à la mode il y a quarante ans et que vous avez su aujourd'hui marquer de votre inconfondable trace de justice et de vérité.

On parle de vous, Hossein, comme d'un exemple de synthèse Orient-Occident. Plutôt que de m'en tenir au constat de l'effet, je préfère remonter à l'analyse de la cause, cet impératif de communication globale, manifestation d'une intuition fondamentale qui vous a fait délaisser le volontarisme auto-réductif du tracé formaliste de l'écriture au profit d'un système souple de traces, qui, en assumant la mémoire distanciée d'un langage originel, en libère la valence universelle. Lorsque ces traces prennent leur distance avec le tracé de l'alphabet arabe et assument la forme d'architectures de signes ou de paysages intérieurs, tissus tramés de méditation, j'obéis à leur puissance incantatoire et je trouve tout à fait normal que les titres donnés aux oeuvres viennent souligner la distanciation linguistique. Après tout tant pis s'il y a plus ou moins d'eau dans les verres et tant mieux si on va prendre du thé ensemble. Je subis dans sa plénitude l'effet visuel de communication globale du message.

Pas de plénitude sans saturation. Aujourd'hui le destin de l'image dans le flux global de la communication se joue sur l'évanescence de l'écran de télévision. La trace de l'image électronique véhiculée par les médias connaît aussi son effet de saturation : elle se dilue dans le brouillage total de l'écran à la fin d'une émission ou d'un programme. Les "espaces intérieurs" saturés de signes de Zenderoudi ne préfigurent-ils pas la trace d'une autre saturation du langage visuel, celle du petit écran ouvert sur une chaîne vide de programmes ? Quelle différence, du point de vue de la distanciation de la mémoire entre un écran saturé d'impulsions électroniques dépourvues de charge informative et une toile entièrement recouverte des traces de signes d'une écriture anonyme ? Aucune : les deux effets de saturation s'inscrivent dans la même logique opérationnelle de l'impératif de communication globale. Et c'est à cette logique que Zenderoudi répond d'instinct lorsqu'il passe du signe cursif à l'image et qu'il en incorpore la trace estampée ou photographiée sur la toile ou le papier qui figurent l'espace de la charge informative du message global de l'artiste.

Hossein Zenderoudi est porteur d'un don précieux : une intuition fondamentale qui l'a poussé d'emblée dans son art à parler des choses justes et vraies par leur trace et à créer un effet de distanciation dans la mémoire de l'auteur et de son public. Quelle est la part exacte d'Orient et d'Occident dans cette option majeure et sa spectaculaire vertu incantatoire ? Peu importe, c'est le mystère du talent et du doigt de Dieu.

C'est en tous cas sur ce concept de distanciation de la mémoire que repose aujourd'hui l'entière philosophie de l'information médiatique et sa suprême finalité, la communication globale. La distanciation apporte au public des médias la profondeur de champ conceptuelle indispensable à la perception globale du message qui lui est adressé, quelle qu'en soit la densité sémantique.

Hossein Zenderoudi se trouve tout naturellement ainsi au coeur de la problématique la plus actuelle qui affecte le monde globalisant de l'information. Son oeuvre offre à la mise en place de l'emprise planétaire des médias électroniques une référence universaliste et une réponse individuelle. En ce début du IIIè millénaire de l'ère chrétienne, cet iranien citoyen du monde sans frontières de la pensée spirituelle et de l'information médiatique, m'apparaît plus que jamais comme l'homme de la vraie et juste mesure dans la communication.


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