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La lettre comme une sonate

Canvas Magazine, 2009 — par Myrna Ayad et James Parry. Remerciements à Roula El Zein

Images aimablement fournies par Christie’s et des collections privées.

Note de Zenderoudi Archives — Journaliste et rédactrice en chef de Canvas, principal magazine d'art visuel du Moyen-Orient, de 2007 à 2015, Myrna Ayad y signe cet article en 2008 aux côtés de James Parry, journaliste et auteur britannique dont l'écriture couvre l'art, le patrimoine et le voyage.

Myrna Ayad et James Parry

En 1972, la revue française Connaissance des Arts distingue Charles-Hossein Zenderoudi parmi les dix artistes vivants les plus importants, aux côtés de Frank Stella et Andy Warhol.

Fondateur du mouvement artistique Saqqa-khaneh, cet artiste éminemment universel est également un maître de la lettre. Clarté, simplicité et pureté en constituent la marque de fabrique de Zenderoudi, conférant un ordre infaillible à ce qui peut apparaître de prime abord comme une sorte de chaos très singulier.

Crowns of Love
Crowns of Love, 1972

Charles-Hossein Zenderoudi s'exprime avec une grande lucidité sur son art et sur les raisons pour lesquelles il trouve une telle résonance auprès du public. « De par le monde, les hommes, partout les mêmes, et chacun peut lire mes œuvres », explique-t-il. « Ce qui importe, c'est l'accord entre le cœur de l'artiste et le cœur de celui qui regarde l’œuvre. » Cette profonde empathie entre le créateur et le regardeur explique certainement, du moins en partie, pourquoi Zenderoudi très jeune est reconnu comme artiste hors du commun et pourquoi il continue, à jouer un rôle de premier plan depuis un demi-siècle, comme l'un des acteurs majeurs de la scène artistique mondiale.

Près de quarante ans plus tard, nous voici plongés dans le nouveau monde audacieux de Dubaï, dans le foyer de la salle de bal Godolphin de l’hôtel Jumeirah Emirates Towers. Nous sommes en avril 2008 et la vente internationale d’art moderne et contemporain de Christie’s à Dubaï est sur le point de commencer.

Les amateurs d’art se rassemblent pour admirer Tchaar-Bagh, l’une des œuvres majeures de Zenderoudi. Cette œuvre de 210 × 195 cm est remarquable non seulement par sa beauté, mais aussi parce qu’elle compte parmi les pièces qu’il a réalisées au début des années 1980, lorsqu’il évoluait vers une esthétique caractérisée par des éléments picturaux de plus grande dimension.

Des lettres noires et blanches, semblables à un labyrinthe et disposées en longues extensions, glissent progressivement vers le centre de la composition, où sont posées 45 lettres ha aux couleurs éclatantes.

Le lot 59 était estimé entre 200 000 et 250 000 dollars. Pourtant, lorsque le marteau est tombé, Tchaar-Bagh s’est vendu 1,6 million de dollars, établissant ainsi un record aux enchères.

Cependant, aussi impressionnant que fût ce montant et malgré le remous qu’il provoqua dans le petit monde des amateurs et professionnels de l’art, ce chiffre était loin d’être l’essentiel. Zenderoudi n’est pas homme à se laisser influencer par de telles considérations.

Zenderoudi a reçu maints honneurs et a été lauréat de nombreux prix artistiques internationaux, à commencer par les Biennales de Venise en 1960 et celle de São Paulo en 1961, alors qu’il n’avait encore qu’une vingtaine d’années.

L’acquisition, par le Musée d’Art moderne de New York (MoMA) de sa toile  K+L+32+H+4 , a d’abord signifié la première entrée d’une des œuvres de Zenderoudi dans une importante collection publique ; elle a aussi provoqué un effet catalyseur sur les autres musées et sur les plus prestigieuses institutions artistiques du monde qui ont recherché ses œuvres pour les inclure dans leurs collections : British Museum de Londres, Centre Pompidou à Paris, Statens Museum de Copenhague, parmi d’autres.

Tchaar-Bagh
Tchaar-Bagh, 1981

Un esprit curieux

Zenderoudi naît en 1937 à Téhéran. Ses découvertes commencent dans les bazars de la capitale de l’Iran : enfant au caractère indépendant, d’une curiosité insatiable, il est fortement attiré par les images, en particulier les affiches de cinéma américain et indien, pour les cachets, mais aussi pour l’iconographie, pour les bagues et les médailles gravées de calligraphies.

« J’avais pour habitude de dépenser tout mon argent dans ce genre d’objets. Je me souviens d’avoir acheté une centaine de cachets portant des noms de personnes gravées sur des pierres semi-précieuses» évoque Zenderoudi.

Inlassablement, il marche dans les allées des bazars à la recherche d’objets susceptibles d’attirer son regard. A l’école, sa matière préférée est la géographie, principalement en raison des cartes qu’il aime colorier ou découper, procédures, à l’instar de l’utilisation de l’estampage, qu’il reprendra dans ses œuvres ultérieures.

L’art est déjà une passion pour le jeune Zenderoudi, pas en tant que peinture et dessin en soi mais davantage comme approche expérimentale très personnelle.

« Je réalisais des choses bizarres – des sortes de gravures et d’autres choses aussi – selon mes propres process et je me suis rendu compte, plus tard, que je pouvais dessiner des portraits et des paysages avec facilité ».

Les théories scientifiques, les concepts liés au temps et à l’espace, les astrolabes et l’astrologie, tout cela fascine le jeune Zenderoudi. Une visite au musée archéologique Iran Bastan, déclenche chez lui le début de son questionnement sur la nature de la relation de l’homme et de l’univers, questionnement qui le préoccupe depuis lors. [...] À vingt-trois ans, Zenderoudi trouve Paris « fabuleux ». Il y rencontre des artistes comme Alberto Giacometti, Stephen Poliakoff et Lucio Fontana et des écrivains tel Eugène Ionesco, et il rappelle combien « la scène artistique et littéraire à Paris était extraordinaire, sans frontière, et je faisais partie de ce monde ».

[...]

Désirs de savoir et d’apprendre encore, le tiennent en alerte. Les villes animées, qui dégagent une forte énergie, sont les lieux où il s’épanouit le plus : « je change mes procédures de travail selon mon envie ou la nécessité. Si je suis par exemple, en voiture dans le désert, je sors mon appareil photo et je photographie. Et toutes ces œuvres ont autant de pertinence et de noblesse que ma peinture. Je dois toujours trouver une manière de créer et je m’adapte à n’importe quelle situation » dit-il.

Toujours est-il que Zenderoudi sait être drôle, ironique et provocateur.

Ses œuvres ne craignent jamais de dire ce qui ne se dit pas. Comme par exemple, sur l’une de ses œuvres Saqqa-Khaneh où il écrit à la plume des dédicaces critiques « à des écrivains qui n’écrivent jamais, à des poètes qui disent n’importe quoi, aux philosophes qui disent ceci ou cela et aux peintres qui font de la merde ».

Ainsi, Zenderoudi raille-t-il le concept « d’intellectualisme » et défie la prédominance des jugements de valeur qui troublent les contenus réels.

Behesht Paradise
Behesht Paradise, 1983

Les questions de fond

L’approche résolument ouverte de Zenderoudi et sa ligne conceptuelle lui font inventorier de nombreuses voies et travailler selon toutes les possibilités offertes par la pratique artistique.

Il est peintre, sculpteur, photographe, illustrateur de livres : la liste s’allonge sans cesse, avec des réalisations marquantes. En 1973 par exemple, Zenderoudi remporte le prix Unesco du « Plus beau livre de l’année du livre », un projet comprenant la conception de la couverture ainsi que des lithographies pour une édition du Coran. Une dizaine d’années plus tard, il crée des œuvres monumentales pour les aéroports de Jeddah et de Riyadh en Arabie Saoudite.

Puis en 1995, au musée des Beaux-Arts de Bernay, il réalise une œuvre extraordinaire, passant une nuit à peindre et à marcher sur une toile de cent mètres carrés tendue dans l’espace du musée, travaillant dans un contexte de musique et de poésie. Il mixe des techniques anciennes telles que la tempera à base d’œuf avec des expressions de l’art vocal contemporain, et - liant ainsi en un geste : art, poésie et musique - il érige un pont entre différentes époques et styles de l’histoire des arts.

Ainsi, Zenderoudi s’est-il constamment attaché à briser les codes et les conventions, à effacer les frontières entre les formes d’expression artistique. En même temps, ses œuvres – autant complexes qu’elles puissent paraître - sont impeccablement fondées et structurées, avec une parfaite justesse. Chaque composant est essentiel à l’œuvre dans laquelle il apparaît, et dans laquelle il n’y a rien de superflu ni de gratuit.

Le musée d’Art Contemporain de Téhéran présente en 2001, une rétrospective de l’œuvre de Zenderoudi. A juste titre, le même critique d’art, Restany, qui avait encouragé Zenderoudi à partir pour Paris fin des années 1950, rédige la préface du catalogue. [...]

En attendant, Zenderoudi affirme : « tout ce qui a été écrit sur moi depuis des décennies prouve que mon art n’a pas de frontières. Parle-t-on de Picasso comme d’un artiste espagnol? Parle-t-on de Duchamp comme d’un artiste français? Ce n’est pas une affaire de pays ou de nationalité. Les artistes sont universels ».

C’est assurément cet étonnant talent à transcender les catégories et les définitions de l’art, de la culture, des patrimoines et des lieux qui constituent le legs pérenne que nous offre Zenderoudi.